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Rien à l'horaire présentement


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Huit personnages, un fantôme et deux acteurs

Éric Bernier et Serge Postigo en parlent aujourd'hui avec légèreté, mais soulagement. L'aventure de la recréation du Mystère d'Irma Vep, comédie hirsute de Charles Ludlam que le duo jouera à la salle Albert-Rousseau les lundi et mardi 20 et 21 février, a commencé dans le doute noir. Dans un sens, nos compères se sentent miraculés de la scène. « Je n'avais jamais vécu un pareil processus d'adaptation », glisse le premier comme en un long ouf !

Malgré sa courte vie, Charles Ludlam (1943-1987), qui est mort du sida, a été une institution au sein de la scène alternative new-yorkaise. Fondateur et animateur du Théâtre du Ridicule, acteur de talent, il avait déjà créé, entre autres, Camille, solo d'une drag queen, et de délirantes adaptations de Hamlet (Stage Blood) et du marécageux Finnegan's Wake (Der Ring Gott Farblonjet), de James Joyce, quand il a produit en 1984 sa pièce la plus populaire, notre Mystère d'Irma Vep. Son conjoint Everett Quinton, qui allait devenir légataire du Ridiculous Theatre, lui donnait la réplique.

Mise en scène par Martin Faucher pour Juste pour rire, à l'été 2004, Le Mystère d'Irma Vep québécois a remporté cette année-là le Masque de la production théâtre privé. Mais, on l'a dit, on a sué pour ce trophée ! Si exacte fut la traduction de Geneviève Lefebvre, la pièce de Ludlam n'en restait pas moins une grêle de références anglo-saxonnes qui risquaient de faire plouf ! dans l'oreille québécoise.

« Il fallait trouver notre liberté là-dedans », lance Éric Bernier. « Se demander pourquoi Ludlam faisait toutes ces références-là », enchaîne Serge Postigo.

En octobre 2003, nos deux acteurs, Faucher et le metteur en scène adjoint Jean Gaudreault ont pris sur eux d'aérer la forêt. Dix jours durant, ils ont décodé des énigmes, cherché des équivalences québécoises aux allusions et métaphores qui fondent la pièce.

« Ça nous a permis de savoir ce qu'on dit, de s'accaparer le texte », fait Éric Bernier. « De bien voir que Ludlam a écrit ça à l'époque de Reagan et de Thatcher, en pleine crise du sang contaminé », poursuit Serge Postigo, qui reconnaît par ailleurs que le collectif d'adaptation « a sucré un peu » un aspect du texte, à savoir « un côté revanchard de la communauté gaie américaine de l'époque qui nous a semblé avoir moins sa place aujourd'hui ».

Un vieux Hitchcock

La pièce épouse la structure dramatique d'un film de 1940 d'Alfred Hitchcock, le premier qu'il ait tourné à Hollywood. Rebecca est un polar assorti d'une intrigue romanesque sur fond d'horreur. Mariée à un vieil aristocrate veuf, une jeune femme naïve est harcelée par le fantôme de sa défunte...

Dans la pièce de Ludlam, Irma Vep est la défunte. Son mari, Edgar, un lord en moyens, avec manoir et tout, s'est remarié avec une jeune actrice, Enid.

« Les employés de Lord Edgar voient leur nouvelle maîtresse d'un mauvais œil, explique Éric Bernier. Ils jugent qu'Enid n'a pas de classe. Jane, la gouvernante, la déteste, tandis que le jardinier fantasme sur elle. Le fantôme d'Irma Vep rôde ; il y a des loups-garous, des vampires... c'est un sapin de Noël avec beaucoup de boules ! La pièce a un côté très hybride que Martin (Faucher) a réussi à convertir. »

Nos acteurs sont seuls pour donner vie à cette faune. Celle-ci se compose de huit personnages qui « se dédoublent, se transforment parce que tous ont quelque chose à cacher », fait Éric Bernier. C'est dire la virtuosité qu'appelle l'exercice, le rythme fou des changements de costumes et d'identités.

Faucher et ses gens ont créé sans se censurer. Serge Postigo cite pour exemple le défi posé par une scène à deux personnages incarnés par le même acteur : « Ludlam était ventriloque, pas moi. On s'est quand même dit : on la fait ! Je change de personnage d'une réplique à l'autre, c'est-à-dire de seconde et demie en seconde et demie. »

Le Mystère d'Irma Vep a été joué 90 fois jusqu'ici. Et ce n'est pas fini, il reste près de 30 représentations à courir à la présente tournée et on envisage une incursion en France. De répétitions en mûrissement, le duo a trouvé l'abandon. Éric Bernier soumet que la partition actuelle est devenue une chorégraphie de leurs imaginaires, celui de Postigo et le sien.

Mais si ancrés les automatismes soient-ils, « on fait vigile l'un de l'autre », dit Serge Postigo. Au besoin, on redresse le tir dès l'entracte.

Même si Irma Vep finit sur les chapeaux de roue, elle demande un fin dosage. « Les choses installées, on les laisse ensuite s'accélérer, explique encore Postigo. Énergie, montée dramatique, folie, tout suit son cours. Au premier acte, le plus difficile, ce n'est pas la demande physique, mais le danger de tomber dans la folie. Il faut prendre le temps d'amener les gens là. »


Source: Le Soleil - Auteur: Jean St-Hilaire
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